Gargouilles : pourquoi des monstres sur les églises

Mis à jour le 23 min de lecture

pourquoi des gargouilles sur les églises
Sommaire
  1. Une gargouille est une gouttière de pierre
  2. Gargouille, chimère, grotesque : la différence que presque personne ne fait
  3. Les gargouilles de Notre-Dame sont des chimères, et elles datent du XIXe siècle
  4. Histoire des gargouilles : ce que les notices disent, et la légende de Rouen
  5. Pourquoi les gargouilles sont des monstres
  6. Matière et usure : pourquoi si peu de gargouilles sont d'origine
  7. Nous ne vendons pas de gargouilles
  8. Questions fréquentes
  9. Vous avez la distinction, maintenant

Vous levez les yeux sur une église et une bête de pierre vous regarde, la gueule ouverte, penchée dans le vide. Vous vous demandez ce qu'un monstre vient faire sur une maison de Dieu, qui a eu l'idée de le mettre là, et ce que cela veut dire. Et quand vous cherchez la réponse, vous tombez sur des pages qui vous parlent de savoirs oubliés des bâtisseurs sans produire la moindre source.

La réponse tient en une phrase, et elle est technique avant d'être spirituelle : une gargouille est une gouttière. Le Dictionnaire de l'Académie française la définit comme un « dégorgeoir en saillie servant à l'écoulement des eaux d'une fontaine, d'un chéneau de toiture ». Elle crache l'eau de pluie loin des murs, et c'est tout son métier. La gueule est ouverte parce que l'eau en sort. Conséquence immédiate, et c'est la distinction que presque aucune page ne tient : une figure qui n'évacue pas d'eau n'est pas une gargouille, c'est une chimère, et les monstres les plus célèbres de Notre-Dame de Paris sont précisément dans ce cas.

Vous trouverez ici un tableau qui sépare la gargouille, la chimère et le grotesque avec le vocabulaire des notices officielles, la démonstration que les chimères de Notre-Dame ont été imaginées au XIXe siècle et par qui, les trois interprétations de la présence de ces figures données pour ce qu'elles sont, et la raison très prosaïque pour laquelle il en reste si peu d'origine.

En bref

  • Une gargouille est un organe d'évacuation d'eau. L'Académie française la définit comme un dégorgeoir en saillie, et l'étymologie va dans le même sens : XIIIe siècle, gargoule, de la racine garg-, « gorge », et de l'ancien français goule, « gueule ».
  • Si la figure ne crache rien, ce n'est pas une gargouille. Les notices du ministère de la Culture emploient « chimère » pour la créature fantastique et « fausse gargouille » pour un ornement ajouté qui n'évacue pas.
  • Les monstres célèbres de Notre-Dame de Paris, dont le Stryge, sont des chimères du XIXe siècle. Le registre de l'État écrit que Viollet-le-Duc « imagine les chimères de la galerie des tours » lors de la restauration décidée en 1844.
  • Les vraies gargouilles de Notre-Dame existent, mais elles sont ailleurs et en plomb : les notices photographiques en recensent sur la flèche et sur la façade sud.
  • L'Église ne fixe aucune signification à ces figures. Sa propre page sur les églises gothiques décrit l'enseignement du décor sans jamais nommer un monstre, et le Catéchisme n'en parle pas à sa section sur l'art sacré.
  • Nous ne vendons pas de gargouilles. Bijoux Chrétiens est une bijouterie chrétienne, et cet article est là pour expliquer, pas pour vendre.

Une gargouille est une gouttière de pierre

Commençons par le dictionnaire, parce que c'est lui qui tranche. L'Académie française, à son article « gargouille », donne une définition qui ne laisse aucune place au mystère : « Dégorgeoir en saillie servant à l'écoulement des eaux d'une fontaine, d'un chéneau de toiture, et qu'on ornait autrefois, sur certains édifices, d'une figure fantastique à la gueule ouverte. »

Lisez l'ordre des mots. Le dégorgeoir vient d'abord, la figure fantastique vient ensuite, et elle est présentée comme un ornement. La sculpture n'est pas la raison d'être de l'objet, elle est ce dont on a décoré un objet qui existait déjà pour une raison hydraulique. Le même article précise la matière par deux exemples, « des gargouilles en pierre, en plomb », et il enregistre l'usage courant par une métonymie : la gargouille désigne aussi « cette figure elle-même », avec l'exemple « les gargouilles de Notre-Dame de Paris ». Autrement dit, l'Académie elle-même constate que tout le monde appelle gargouille la bête sculptée. Elle le constate comme un glissement de sens, pas comme la définition première.

Pourquoi le mot « gargouille » ?

L'étymologie confirme la fonction. L'Académie fait remonter le mot au XIIIe siècle, sous la forme gargoule, et l'analyse ainsi : « Composé de la racine garg-, "gorge", formée sur une onomatopée, et de l'ancien français goule, "gueule". » Le mot est donc bâti sur un bruit de gorge et sur une gueule : il décrit l'eau qui passe dans un conduit étroit. C'est la même racine que dans se gargariser.

Un détail mérite d'être corrigé au passage, parce qu'on lit souvent l'inverse : le nom ne vient pas du verbe gargouiller. C'est le verbe qui vient du nom. L'Académie date « gargouiller » du XVIe siècle et le donne comme « dérivé de gargouille ». Trois siècles séparent les deux. L'objet d'architecture est l'aîné, le bruit du ventre est le cadet.

Gargouilles de toiture : ce qui a pris la place de la pierre sculptée

Le mot a survécu à la bête. Le même article de l'Académie enregistre un sens par extension, « canal ou tuyau destiné au même usage », avec cet exemple très parlant : « une gargouille de fonte scellée dans un trottoir ». La fonction a quitté la sculpture pour entrer dans la plomberie, et la définition note d'ailleurs qu'on ornait la gargouille d'une figure « autrefois ».

La raison est simple et elle ne doit rien au symbolisme. Une gargouille projette l'eau loin du mur en chute libre, parce que l'édifice médiéval n'a pas de conduit vertical pour la descendre. Dès lors qu'on sait fabriquer et fixer une descente d'eau qui mène le ruissellement du toit jusqu'au sol le long de la façade, l'avancée sculptée n'a plus de raison d'exister. Elle devient une pièce d'entretien coûteuse à remplacer, pour un service que fait un tuyau. Les églises construites depuis n'en ont plus, et c'est pour cela que vous ne voyez de gargouilles que sur les édifices anciens.

Gargouille, chimère, grotesque : la différence que presque personne ne fait

Voici le tableau. Il se lit en trois colonnes : le nom, le critère qui le décide, et un exemple documenté.

Nom Le critère Exemple documenté
Gargouille Elle évacue l'eau. C'est un dégorgeoir en saillie, sculpté ou non Les gargouilles en plomb de la flèche de Notre-Dame de Paris, recensées comme telles par la base Mémoire
Chimère Créature fantastique composée, purement décorative, elle ne reçoit pas d'eau Le Stryge de Notre-Dame, que les notices de l'État appellent « chimère de la tour nord »
Grotesque Figure humaine grimaçante, le registre comique ou effrayant du décor La base Palissy inventorie des éléments d'architecture sous l'intitulé « Tête grotesque », et à Thann une « figure (homme, grimace) »
Fausse gargouille Elle a la forme d'une gargouille et n'en fait pas le travail. Le terme est celui du registre À Thann, une « fausse gargouille à la base de l'archivolte de l'arc du portail ajoutée au 19e siècle »

Le critère est donc unique et il est mécanique : est-ce que l'eau sort par là. Ce n'est pas une subtilité d'érudit. C'est la différence entre une pièce de construction et un ornement, et elle explique pourquoi les deux ne sont ni placées au même endroit, ni taillées de la même façon, ni usées de la même manière.

Que le registre officiel ait besoin d'un terme comme « fausse gargouille » dit assez que la confusion est ancienne. La notice Palissy de la collégiale Saint-Thiébaut de Thann, dans le Haut-Rhin, inventorie sept gargouilles de la façade occidentale et distingue soigneusement celles qui travaillent de celle qui ne fait que ressembler.

Les gargouilles de Notre-Dame sont des chimères, et elles datent du XIXe siècle

C'est le point où presque tout ce qui s'écrit sur le sujet se trompe. Les figures que vous avez en tête, le démon accoudé qui tient sa tête entre ses mains et contemple Paris, l'oiseau voilé, les bêtes de la galerie qui relie les deux tours, ne sont pas des sculptures médiévales et ne sont pas des gargouilles. Ce sont des chimères, et elles ont été conçues au milieu du XIXe siècle.

La notice Mérimée de la cathédrale Notre-Dame de Paris, au registre des monuments historiques, le dit sans détour dans son champ historique. La cathédrale, pillée sous la Révolution puis lors des émeutes de 1830 et 1831, continue de se dégrader. « Décidée en 1844, la restauration générale de la cathédrale est confiée à deux architectes lauréats du concours ouvert pour la circonstance, Eugène Viollet-le-Duc et Jean-Baptiste Lassus. » Et la phrase suivante est celle qu'il faut retenir : « Viollet-le-Duc reconstitue une partie du trésor et du mobilier, rétablit la flèche abattue en 1792, imagine les chimères de la galerie des tours et réinvente les statues des portails et de la galerie des rois. » Le chantier se termine officiellement le 3 janvier 1865.

Le verbe employé par le registre est « imagine ». Il ne restitue pas, il ne restaure pas, il ne reconstitue pas : il invente. Les notices photographiques de la base Mémoire rattachées au monument sont tout aussi nettes sur la nature de ces figures. Elles nomment la plus célèbre d'entre elles « démon pensif dit "le Stryge" » et la classent comme « chimère de la tour nord », jamais comme gargouille.

Alors Notre-Dame a-t-elle de vraies gargouilles ?

Oui, et c'est le plus amusant de l'affaire : elles existent, elles sont nombreuses, et personne ne les photographie. Les mêmes notices de la base Mémoire en recensent sur la flèche, où elles sont en plomb, avec des intitulés comme « Flèche, gargouille en plomb » et « Flèche face nord, gargouilles en plomb », et sur la façade, « Premières travées de la façade sud, gargouilles ». Les gargouilles de Notre-Dame sont donc des pièces de couverture en plomb, et les vedettes de la cathédrale sont des chimères de pierre du Second Empire. La célébrité a pris exactement l'inverse de la réalité technique.

Cela ne retire rien à Viollet-le-Duc et cela n'invalide pas l'émotion que l'on éprouve devant le Stryge. Cela déplace seulement la date. Si vous voulez comprendre ce qui, dans cette cathédrale, est médiéval et ce qui est du XIXe siècle, le détour par les différents styles d'église vaut le temps qu'il prend.

Histoire des gargouilles : ce que les notices disent, et la légende de Rouen

Les notices de l'État donnent des dates précises, par pièce et par édifice, et c'est la matière la plus solide dont on dispose. À la collégiale Saint-Thiébaut de Thann, la base Palissy date la gargouille du contrefort d'angle sud-ouest de la fin du XIVe siècle, celles du campanile de la fin du XVe, et la fausse gargouille du portail du XIXe. Toutes sont en grès taillé, et toutes sont inventoriées sous la mention « auteur inconnu ». La notice voisine du même édifice, référence IM68000816, pour la façade nord, ajoute une précision que les pages ésotériques ne mentionnent jamais : « Animaux fantastiques du milieu du 15e siècle ; symboles des évangélistes de la fin du 19e siècle. » Autrement dit, on a sculpté le lion, le taureau, l'aigle et l'homme des quatre évangélistes en gargouilles. L'iconographie de ces pièces n'est pas réservée aux monstres.

Quelle est la légende de la gargouille

Il y en a une, elle est célèbre, et c'est le diocèse de Rouen lui-même qui en donne la lecture la plus honnête. La ville a pour patron saint Romain, évêque de Rouen en 626, mort vers 639, et la tradition raconte qu'il vainquit un monstre appelé la Gargouille. L'Académie française en garde la trace à son article : « La Gargouille de Rouen, figure monstrueuse promenée à l'occasion de certaines processions. »

Le diocèse de Rouen, dans sa notice sur saint Romain, consacre une section à l'« origine de la légende de la gargouille » et refuse de la faire passer pour de l'histoire. Il écrit : « Autour de tous les saints, la piété populaire construit des histoires qui témoignent de la confiance des hommes dans leur pouvoir libérateur et protecteur. La gargouille vaincue par saint Romain n'échappe pas à la règle. Mais l'anecdote n'apparaît qu'en début du 14ième siècle et on peut penser qu'on cherche à justifier un privilège qu'avait le chapitre de la cathédrale : le jour de l'Ascension, l'ensemble des chanoines avait le droit de délivrer un prisonnier convaincu d'un crime de sang non prémédité. »

Sept siècles séparent donc l'évêque de son monstre. La légende sert à expliquer un privilège juridique bien réel, celui de la Fierte saint Romain, pour lequel on construisit en 1541 un édifice d'où le prisonnier présentait les reliques à la foule, et qui se perpétua jusqu'à la Révolution. Quand une source d'Église raconte sa propre légende, elle en donne la date et le motif : c'est le signe auquel on reconnaît une source sérieuse.

Pourquoi les gargouilles sont des monstres

Reste la vraie question, celle que vous vous posiez en lisant le titre. Puisque la fonction n'exige qu'un conduit, pourquoi tailler une bête autour ? Il existe plusieurs réponses, elles sont anciennes et respectables, et aucune d'elles n'est la signification officielle, parce qu'il n'y en a pas. Voici les trois principales, données comme des lectures.

Gargouille église signification : trois lectures, pas une

Première lecture, le mal rejeté hors de l'édifice. La figure monstrueuse est placée à l'extérieur, en haut, tournée vers le dehors, et jamais dans le sanctuaire. On y lit l'image d'un mal expulsé du lieu saint et maintenu à distance, les créatures du désordre reléguées sur la peau du bâtiment tandis que l'intérieur est ordonné. Cette lecture s'appuie sur une observation vraie, l'emplacement, et sur une interprétation, le sens de cet emplacement.

Deuxième lecture, l'avertissement au fidèle. Le décor d'une église enseigne, c'est un fait documenté. L'Église catholique en France écrit que « le décor de la cathédrale donne un enseignement doctrinal par l'iconographie » et que le symbole de l'art gothique « pourrait être "Jésus docteur" qui enseigne ». Dans ce cadre, la bête vue depuis la rue rappellerait au passant ce qui l'attend hors de l'Église, comme le font les scènes du jugement dernier sculptées aux portails. La lecture est cohérente avec la pédagogie du décor. Elle reste une déduction.

Troisième lecture, la liberté du sculpteur. Les notices l'autorisent sans la dire : les gargouilles de Thann sont inventoriées « auteur inconnu », elles sont perchées à vingt mètres, hors de portée du regard, et elles représentent un bouc, un homme qui grimace, des êtres fantastiques. Un tailleur de pierre payé à la pièce, sur une zone que personne n'examinera, a eu de la marge. Cette lecture a le mérite d'expliquer la variété et la drôlerie de certaines figures, que ni le mal rejeté ni l'avertissement n'expliquent bien.

Gargouille signification spirituelle : ce que l'Église ne dit pas

Il faut être net ici, parce que c'est précisément le point où les pages les mieux classées sur cette question partent en roue libre. Nous n'avons trouvé aucun texte d'Église qui attribue une signification aux gargouilles. Et nous l'avons vérifié, pas supposé.

La page « Eglises gothiques » de l'Église catholique en France décrit l'architecture, les idées qu'elle exprime, l'inspiration du décor et l'iconographie de la sculpture. Elle énumère ce que ce décor enseigne : « l'Ancienne alliance (les prophètes et les rois de l'Ancien Testament) et la Nouvelle alliance (Jésus, les apôtres et les saints avec une place éminente pour Notre Dame) ». Elle ne contient pas une seule fois les mots gargouille, chimère, grotesque, monstre, démon, diable ou dragon. Le Catéchisme de l'Église catholique, à sa section « Vérité, Beauté et Art sacré », numéros 2500 à 2503 sur le site du Saint-Siège, n'en parle pas davantage : il définit l'art sacré comme ce qui « évoque et glorifie, dans la Foi et l'adoration, le Mystère transcendant de Dieu », et ne descend pas au niveau du bestiaire de couverture. La fiche « L'architecture de l'église, le chemin chrétien » du service national de la pastorale liturgique, qui parcourt pourtant l'édifice pièce par pièce, de la porte à l'autel, ne les mentionne pas non plus.

Trois textes d'Église sur l'architecture et le décor, trois silences. Cela ne prouve pas qu'aucun auteur catholique n'ait jamais commenté une gargouille. Cela établit que la signification des gargouilles n'est pas un enseignement de l'Église, et que quiconque vous en sert une comme telle ajoute quelque chose aux textes. Pour le sens que l'Église donne, lui, à ce qu'elle a voulu rendre lisible, voyez plutôt à quoi servent les vitraux dans les églises : là, l'intention catéchétique est explicite et documentée.

Un mot sur les théories d'un savoir caché des bâtisseurs, puisqu'elles occupent une bonne part des résultats sur cette requête. Nous n'en citerons aucune, pour une raison simple : aucune ne produit de source. Un document d'archive, un marché de maçonnerie, un procès-verbal de chapitre, une notice d'inventaire, voilà ce qui ferait preuve, et c'est ce qui manque à chaque fois.

Les gargouilles dans la Bible

La question revient souvent et la réponse est courte. La gargouille est un dispositif d'architecture médiévale et n'appartient pas au vocabulaire biblique : le mot apparaît en français au XIIIe siècle, soit plus de mille ans après la rédaction des derniers livres du Nouveau Testament. Chercher une gargouille dans l'Écriture revient à y chercher un arc-boutant.

Ce qui est biblique, en revanche, c'est une partie de l'iconographie sculptée sur ces pièces. À Thann, la base Palissy inventorie en toutes lettres des « symboles des évangélistes » parmi les gargouilles de la façade nord, c'est-à-dire le lion, le taureau, l'aigle et la figure humaine que la tradition attribue à Marc, Luc, Jean et Matthieu d'après les visions d'Ézéchiel et de l'Apocalypse. Quant à la bête terrassée, la figure du combat contre le dragon est bien dans l'Écriture, et c'est au récit de l'Apocalypse qu'il faut aller : il est raconté à l'article consacré à saint Michel archange.

Pourquoi les gargouilles font peur

Parce qu'elles sont faites pour être vues d'en bas, et que tout y concourt. Elles sont en surplomb, en contre-jour sur le ciel, le corps tendu dans le vide, la gueule ouverte sur vous. Le sculpteur travaillait pour ce point de vue unique, en déformant les traits afin qu'ils restent lisibles à vingt mètres. Ajoutez-y qu'une gargouille en service dégorge un jet d'eau les jours de pluie, avec le bruit que le mot lui-même imite, et la bête s'animait littéralement devant les passants. L'effet est une réussite technique de taille de pierre avant d'être un message. Si vous voulez en comprendre les proportions, le plus simple est encore d'essayer de la dessiner, avec le reste de l'église.

Matière et usure : pourquoi si peu de gargouilles sont d'origine

La réponse découle directement de la fonction, et elle n'a rien de mystérieux. Une gargouille est, par construction, la pièce de l'édifice qui reçoit le plus d'eau : c'est son métier. Elle est en saillie, donc sans protection, exposée au gel, au ruissellement continu et à l'alternance de sec et d'humide, dans une pierre tendre choisie pour être sculptable. À Thann, la base Palissy donne la matière : « grès : taillé ». L'Académie, elle, enregistre les deux matériaux de l'usage, « des gargouilles en pierre, en plomb ».

Le résultat est inscrit dans les notices. Toujours à Thann, parmi les gargouilles du campanile de la fin du XVe siècle, la notice signale « 2 copies dont les originaux sont déposés au musée ». Voilà la pratique de conservation, écrite noir sur blanc par le registre : on descend l'original, on le met à l'abri, on remonte une copie à sa place. La pièce que vous photographiez est donc souvent un remplacement, et ce n'est ni un faux ni une trahison, c'est la seule manière de garder à la fois le témoignage et la couverture.

Le cas de Notre-Dame de Paris est l'illustration à grande échelle du même phénomène. La notice Mérimée raconte un édifice dégradé pendant deux siècles, dont la flèche est abattue en 1792 et les statues de la galerie des rois déposées, puis une campagne de restauration de 1844 à 1865 où l'architecte « réinvente les statues des portails et de la galerie des rois ». La sculpture extérieure d'une grande église gothique est ainsi faite de strates : du médiéval, du XIXe siècle, et des copies récentes. Pour situer ces strates dans la longue durée, l'histoire de l'Église chrétienne donne le cadre, et si vous prévoyez d'aller voir tout cela sur place, nos lieux de pèlerinage chrétien en France listent des édifices où le détour vaut la peine.

Nous ne vendons pas de gargouilles

Disons-le franchement : il n'y a aucun pont commercial entre ce sujet et notre métier, et nous n'allons pas en inventer un. Une gargouille se taille dans le grès ou se coule en plomb, se pose par un couvreur, se remplace sur devis et sous contrôle des monuments historiques. Bijoux Chrétiens est une bijouterie chrétienne : nous ne vendons ni gargouille, ni chimère, ni pendentif à tête de monstre, et personne ne devrait acheter un bijou parce qu'il cherchait pourquoi une bête de pierre est accrochée à une église.

Ce que nous faisons est l'autre bout de la chaîne : le signe que l'on emporte en sortant. Une croix, un collier croix, une médaille de saint, en acier inoxydable qui ne noircit pas ou en argent 925, livrés dans un écrin. Fabrication en Chine, nous l'écrivons sans détour. Si vous êtes venu pour une distinction de vocabulaire, repartez avec la distinction : la visite est bonne quand même.

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'une gargouille ?

C'est un organe d'évacuation d'eau, souvent sculpté. Le Dictionnaire de l'Académie française la définit comme un « dégorgeoir en saillie servant à l'écoulement des eaux d'une fontaine, d'un chéneau de toiture, et qu'on ornait autrefois, sur certains édifices, d'une figure fantastique à la gueule ouverte ». Elle fait avancer le rejet de l'eau de pluie à distance du mur, pour que le ruissellement n'attaque ni la maçonnerie ni les fondations. Elle existe en pierre et en plomb. Par glissement de sens, le mot désigne aussi, dans l'usage courant, la figure sculptée elle-même, et le même dictionnaire enregistre ce second sens.

Quelle est la différence entre une chimère et une gargouille ?

L'eau. Une gargouille évacue l'eau de pluie, c'est sa fonction et sa définition. Une chimère est une créature fantastique purement décorative, qui ne reçoit aucune eau et ne sert à rien d'autre qu'à être regardée. C'est pour cela que les notices du ministère de la Culture appellent le Stryge de Notre-Dame une « chimère de la tour nord » et non une gargouille, alors qu'elles nomment bien gargouilles les pièces en plomb de la flèche du même édifice. Le registre va jusqu'à employer le terme « fausse gargouille » pour un ornement en forme de gargouille qui n'en fait pas le travail, comme celle ajoutée au XIXe siècle au portail de la collégiale de Thann. Si vous ne savez pas trancher devant un édifice, cherchez la rainure et la sortie dans la gueule : une gargouille est creuse.

Pourquoi le nom gargouilles ?

Parce que le mot décrit le bruit de l'eau dans un conduit. L'Académie française fait remonter « gargouille » au XIIIe siècle, sous la forme gargoule, et l'analyse comme un composé de la racine garg-, « gorge », formée sur une onomatopée, et de l'ancien français goule, « gueule ». C'est la famille de « se gargariser ». Contrairement à ce qu'on lit souvent, le nom ne vient pas du verbe gargouiller : c'est l'inverse, le verbe est daté du XVIe siècle et donné par l'Académie comme « dérivé de gargouille ».

Quelle est la legende des gargouilles ?

La plus connue est celle de la Gargouille de Rouen, un monstre que la tradition dit vaincu par saint Romain, évêque de la ville de 626 à 639 environ. Le diocèse de Rouen la présente lui-même comme de la piété populaire et non comme de l'histoire : il écrit que « l'anecdote n'apparaît qu'en début du 14ième siècle » et qu'on peut penser qu'elle cherche à justifier un privilège du chapitre de la cathédrale, le droit de libérer chaque jour de l'Ascension un prisonnier condamné pour un crime de sang non prémédité. Ce privilège, appelé la Fierte saint Romain, a duré jusqu'à la Révolution. L'Académie française garde trace de la figure processionnelle : « La Gargouille de Rouen, figure monstrueuse promenée à l'occasion de certaines processions. » Il y a donc sept siècles entre l'évêque et sa légende.

Pourquoi y a-t-il des gargouilles sur Notre-Dame ?

Il faut séparer deux choses. Les vraies gargouilles de Notre-Dame de Paris sont là pour évacuer l'eau, et les notices photographiques de la base Mémoire en recensent notamment sur la flèche, en plomb, et sur la façade sud. Les figures célèbres, elles, ne sont pas des gargouilles mais des chimères, et elles sont là parce qu'un architecte du XIXe siècle les a voulues : la notice du registre des monuments historiques écrit que lors de la restauration décidée en 1844, Eugène Viollet-le-Duc « imagine les chimères de la galerie des tours ». Le Stryge, ce démon accoudé qui regarde Paris, est de ce lot. Il n'a donc jamais vu le Moyen Âge.

Où trouve-t-on les gargouilles ?

En haut, à l'aplomb du vide, là où le toit s'arrête. Elles sont posées au niveau des corniches et des chéneaux, sur les contreforts, les pinacles, les tours et les flèches, c'est-à-dire partout où l'eau de couverture doit être rejetée hors de la façade. La base Palissy les localise ainsi à Thann : « contrefort d'angle sud ouest », « campanile », « façade occidentale », « façade nord ». En France, on les trouve sur les édifices médiévaux et surtout gothiques, cathédrales, collégiales, abbatiales et églises paroissiales anciennes, ainsi que sur des bâtiments civils de la même époque, beffrois et hôtels de ville. Les églises modernes n'en ont pas : la descente d'eau a remplacé la bête.

Vous avez la distinction, maintenant

Vous êtes arrivé avec un monstre inexpliqué au-dessus de votre tête, et vous repartez avec le seul critère qui compte sur ce sujet : si l'eau en sort, c'est une gargouille ; sinon, c'est une chimère ou un grotesque. Et avec la date qui change tout le regard sur Notre-Dame de Paris, 1844, et le mot du registre, « imagine ».

Vous repartez aussi, nous l'espérons, avec une méthode : sur ces sujets de patrimoine religieux, les sources existent et elles sont gratuites. Un dictionnaire d'autorité, une notice d'inventaire du ministère de la Culture, la page d'un diocèse. Elles donnent des dates, des matières, des noms d'auteurs quand on les connaît et des « auteur inconnu » quand on ne les connaît pas. C'est moins romanesque qu'un secret de bâtisseurs, et c'est vrai. Et si, en sortant de votre prochaine visite, vous cherchez pour vous ou pour un baptême, une communion ou une confirmation le signe qui s'emporte, découvrez nos médailles de saints et prenez le temps de choisir.

Nous ne vendons pas de gargouilles, mais des croix et des médailles à porter

Une gargouille est une pièce de charpente et de taille de pierre, affaire de tailleurs de pierre et de services de monuments historiques. Notre métier est plus modeste : le signe que l'on garde sur soi en sortant de l'église.

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