Patrimoine

Qui a inventé le chant grégorien ?

Mis à jour le 8 min de lecture

Qui a inventé le chant grégorien ?
Sommaire
  1. Qu'est-ce que le chant grégorien ?
  2. Quand le répertoire grégorien a-t-il été créé ?
  3. Grégoire le Grand, un pape à l'oreille musicale ?
  4. Du déclin à la restauration de Solesmes
  5. Questions fréquentes
  6. Écoutez-le, et emportez un signe de ce qu'il chante
  7. Sources

En bref

  • Ce n'est pas Grégoire le Grand. Il est mort en 604, et le répertoire qui porte son nom se forme un siècle et demi plus tard.
  • Le consensus des musicologues situe sa formation vers 750-800, par fusion du chant romain et du chant gallican, sous l'impulsion des souverains carolingiens.
  • Le nom vient probablement d'une confusion avec le pape Grégoire II (715-731), puis d'une image devenue célèbre : Grégoire dictant le chant sous la dictée d'une colombe.
  • Ce chant n'a jamais été abandonné : le concile Vatican II lui reconnaît expressément la première place dans la liturgie romaine.

Personne n'a inventé le chant grégorien, et surtout pas le pape dont il porte le nom. Grégoire le Grand meurt en 604 ; le répertoire appelé grégorien se constitue vers 750-800 en Francie, par la fusion du chant romain apporté par Rome et du chant gallican pratiqué sur place, à la demande de Pépin le Bref puis de Charlemagne. L'attribution à Grégoire vient d'une confusion probable avec un autre pape, et d'une image de propagande médiévale qui a très bien fonctionné. Voici ce que l'on sait, et ce qui reste discuté.

C'est l'un des rares cas où la réponse populaire et la réponse savante s'opposent frontalement depuis un siècle, et où la réponse populaire continue de gagner.

Qu'est-ce que le chant grégorien ?

C'est le chant propre de la liturgie romaine. Ses textes sont presque entièrement tirés de l'Écriture, et pour la plus grande part des Psaumes. Il se chante en latin, à une seule voix, sans accompagnement, sur un rythme libre qui suit l'accentuation des mots plutôt qu'une mesure.

Au Moyen Âge, la liturgie était chantée presque intégralement de cette manière : lectures, oraisons, dialogues, pièces de la messe, hymnes et antiennes de l'office. La polyphonie restait réservée aux grandes occasions.

Beaucoup de musiques lui ressemblent sans en être. Les chants de Taizé, par exemple, sont souvent en latin, mais ils sont mesurés, harmonisés et accompagnés : trois traits que le grégorien ignore. Nous détaillons ces confusions de vocabulaire dans notre article sur la différence entre plain-chant et chant grégorien.

Quand le répertoire grégorien a-t-il été créé ?

Le noyau de la messe romaine est fixé à la fin du VIIe siècle. La question qui divise est de savoir si les mélodies viennent de Rome avant cette date, ou de Francie au VIIIe et au début du IXe siècle.

La chronologie documentée penche nettement du second côté. En 752-753, le pape Étienne II célèbre la messe en Gaule selon l'usage romain. Pépin le Bref supprime ensuite les rites gallicans locaux au profit de l'usage romain, pour resserrer les liens avec Rome, choix politique autant que liturgique. En 785-786, à la demande de Charlemagne, le pape Hadrien Ier envoie à la cour carolingienne un sacramentaire accompagné des chants romains.

Ce chant romain est alors adapté par les chantres francs : il absorbe des tournures gallicanes, se coule dans le système des huit modes, et s'enrichit de pièces nouvelles pour couvrir toute l'année liturgique. C'est ce chant franco-romain que l'on appellera grégorien. Les plus anciens manuscrits notés qui nous en restent datent du IXe siècle, et ils ne notent d'abord que le contour mélodique, pas les hauteurs : celles-ci n'apparaîtront qu'au XIe siècle.

Grégoire le Grand, un pape à l'oreille musicale ?

Qui était saint Grégoire Ier ?

Né vers 540 à Rome, mort le 12 mars 604, il est pape de 590 à 604. Administrateur remarquable et écrivain considérable, il est le dernier des quatre Pères latins de l'Église, et on le tient pour le fondateur de la papauté médiévale. L'Occident le fête le 3 septembre.

Précisons un point qui traîne dans beaucoup d'articles en ligne : les dates 715-731 qu'on lui attribue parfois ne sont pas les siennes. Ce sont celles de Grégoire II, et cette confusion est justement au cœur de notre affaire.

Lui doit-on cette musique sacrée ?

La tradition lui attribue la fondation de la Schola cantorum, l'école des chantres de Rome, et la mise en ordre définitive du répertoire. Aucune source contemporaine de son pontificat ne l'atteste : les textes qui le disent sont tous postérieurs de plus d'un siècle.

L'hypothèse la plus solide est celle d'un glissement de nom. Le répertoire aurait d'abord été rattaché à un « Gregorius » qui serait Grégoire II, pape au moment où le chant romain commence à circuler vers le nord, avant que la mémoire ne reporte l'honneur sur son homonyme beaucoup plus illustre.

À quoi s'ajoute une image, qui a fait le reste du travail. À partir du IXe siècle, on représente Grégoire écrivant sous la dictée d'une colombe posée à son épaule, c'est-à-dire de l'Esprit Saint. Le message est clair : ce chant n'est pas une composition humaine, il est reçu. Pour une réforme liturgique imposée à tout un empire, l'argument était imparable.

Du déclin à la restauration de Solesmes

À partir du IXe siècle, le chant se ramifie vers l'organum puis vers la polyphonie, qui l'éclipse largement au XVIe siècle. Les éditions imprimées des siècles suivants le déforment, en raccourcissant les mélismes pour les faire tenir dans le goût du temps.

La restauration part de France, à l'abbaye Saint-Pierre de Solesmes, à partir de 1833 sous l'impulsion de dom Guéranger. Les moines entreprennent de comparer les manuscrits médiévaux, travail publié à partir de 1889 dans la Paléographie musicale. Ce chantier aboutit à l'édition Vaticane du début du XXe siècle, qui reste la référence liturgique.

Une correction s'impose ici sur un point souvent mal rapporté. Le concile Vatican II n'a pas écarté le grégorien : la constitution Sacrosanctum Concilium, en 1963, déclare au contraire que l'Église le reconnaît comme le chant propre de la liturgie romaine et qu'il doit y occuper la première place. La pratique a beaucoup reculé dans les paroisses, mais ce n'est pas ce que le texte demandait.

Questions fréquentes

Quelle est l'origine du chant grégorien ?

Une fusion, pas une création. Le chant romain, apporté en Gaule au milieu du VIIIe siècle, a rencontré le chant gallican qui s'y pratiquait, et les chantres francs ont fondu les deux en un répertoire unifié, coulé dans le système des huit modes, entre 750 et 800 environ. Ses racines plus lointaines remontent à la psalmodie de la synagogue et au système modal grec.

Le chant grégorien est-il biblique ?

Ses textes le sont presque entièrement, et pour l'essentiel tirés des Psaumes, avec des antiennes et des répons empruntés aux évangiles et aux prophètes. Ses mélodies, en revanche, ne viennent d'aucun texte biblique : elles sont une création liturgique médiévale. On peut donc dire que le grégorien chante la Bible, pas qu'il est dans la Bible.

Quelles sont les 4 caractéristiques du chant grégorien ?

Le chiffre relève de la pédagogie, mais les quatre traits que l'on retient sont justes. Il est monodique, c'est-à-dire à une seule ligne mélodique chantée par tous à l'unisson. Il est vocal, sans aucun instrument. Il est de rythme libre, sans mesure, la mélodie épousant l'accent du texte latin. Et il est modal, construit sur huit modes anciens et non sur nos gammes majeures et mineures. On y ajoute souvent un cinquième trait, celui d'être en latin et de source scripturaire.

Le pape Grégoire a-t-il vraiment composé ces chants ?

Non, et aucun historien sérieux ne le soutient depuis longtemps. Il a pu jouer un rôle dans l'organisation de la liturgie romaine et dans le soin porté au chant à Rome, mais le répertoire dit grégorien lui est postérieur d'environ cent cinquante ans. L'attribution est une construction du IXe siècle, efficace et durable.

Le solfège vient-il du chant grégorien ?

Oui, et de façon très directe. Au XIe siècle, le moine Guido d'Arezzo, qui travaillait à faire apprendre les mélodies plus vite, a tiré les noms des notes des premières syllabes de chaque vers d'une hymne à saint Jean Baptiste, Ut queant laxis : ut, ré, mi, fa, sol, la. Le si viendra plus tard, et ut deviendra do. Notre solfège est né dans un scriptorium, pour chanter la liturgie.

Écoutez-le, et emportez un signe de ce qu'il chante

Vous savez maintenant que ce chant n'a pas d'auteur, qu'il porte le nom d'un pape mort cent cinquante ans avant lui, et que cette attribution était une manière de dire qu'il venait de plus haut qu'un homme. C'est une belle histoire, à condition de savoir que c'en est une.

Pour l'entendre correctement, cherchez un office chanté dans une abbaye plutôt qu'un enregistrement de relaxation : les moines de Solesmes, de Fontgombault ou de Ligugé chantent chaque jour ce répertoire. Sa matière première, ce sont les Psaumes, dont nous parlons dans notre article sur les prières catholiques essentielles.

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Sources

  • Abbaye Saint-Pierre de Solesmes (abbayedesolesmes.fr) : histoire du chant grégorien et travail de restauration mené depuis 1833.
  • Concile Vatican II, constitution Sacrosanctum Concilium (1963), §116 (vatican.va) : le chant grégorien reconnu comme chant propre de la liturgie romaine, à qui revient la première place.
  • Gallica, Bibliothèque nationale de France (gallica.bnf.fr) : manuscrits notés carolingiens et volumes de la Paléographie musicale.
  • Service national de la pastorale liturgique et sacramentelle (liturgie.catholique.fr) : place du chant dans la liturgie latine aujourd'hui.

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