Histoire
Pourquoi les apôtres ont des prénoms français ?
Sommaire
- Rappelons qui sont les Douze Apôtres
- Jean, Matthieu, Pierre : un prénom de garçon familier
- Quelle langue parlaient les apôtres ?
- De l'hébreu au grec : la transcription du nom des Apôtres
- Du grec au français : les prénoms bibliques d'aujourd'hui
- Les vrais prénoms des douze apôtres
- Le nom donné par Jésus
- Questions fréquentes
- Porter le nom d'un apôtre, et un signe qui va avec
- Sources
En bref
- Les apôtres n'ont jamais porté de prénoms français. Ce que nous lisons, ce sont leurs noms passés par le grec, puis par le latin, puis par l'ancien français.
- Ce n'est pas une traduction, c'est une adaptation phonétique : Yohanan devient Iôannês, puis Iohannes, puis Jehan, puis Jean.
- Ils parlaient l'araméen au quotidien, lisaient l'hébreu à la synagogue et comprenaient le grec pour commercer.
- Deux d'entre eux portaient de vrais noms grecs de naissance : André et Philippe. C'est banal dans la Galilée du Ier siècle.
- Un seul changement de nom est explicitement attribué à Jésus : Simon devient Kèphas, le rocher, que le grec rend par Petros. Voir nos chevalières gravées de symboles chrétiens.
Vous vous êtes toujours demandé pourquoi les apôtres portent des prénoms qui sonnent français, alors qu'ils vivaient au Proche-Orient il y a deux mille ans.
Les apôtres n'ont jamais eu de prénoms français. Leurs noms sémitiques ont été transcrits en grec par les évangélistes, puis latinisés, puis déformés siècle après siècle par la langue française jusqu'à devenir Pierre, Jean ou Jacques. Il ne s'agit pas de traductions, mais d'adaptations sonores : chaque langue a fait entrer le nom dans sa propre bouche. Le phénomène n'a d'ailleurs rien de français : les anglophones disent John, James et Peter pour exactement les mêmes hommes.
Nous avons repris les listes des évangiles et remonté chaque nom jusqu'à sa forme d'origine. Vous verrez ci-dessous qui sont les Douze, quelle langue ils parlaient, comment leurs noms ont voyagé, le tableau complet de leurs vrais noms, et les rares fois où Jésus lui-même en a changé un.
Rappelons qui sont les Douze Apôtres
Les évangiles donnent trois listes, chez Matthieu, Marc et Luc, et elles concordent à un nom près. Matthieu les énumère ainsi : « le premier, Simon, nommé Pierre ; André son frère ; Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère ; Philippe et Barthélemy ; Thomas et Matthieu le publicain ; Jacques, fils d'Alphée, et Thaddée ; Simon le Zélote et Judas l'Iscariote » (Matthieu 10, 2-4).
La seule variation porte sur le onzième : Matthieu et Marc l'appellent Thaddée, Luc écrit « Jude fils de Jacques ». La tradition en fait un seul homme portant deux noms, ce qui était courant, et qui présente l'avantage d'éviter la confusion avec Judas l'Iscariote. Après la trahison et la mort de ce dernier, les Onze tirent au sort pour le remplacer, et « le sort tomba sur Matthias » (Actes 1, 26).
Notez déjà une chose : dans ces listes, plusieurs hommes portent le même nom. Deux Simon, deux Jacques, deux Judas. Les évangélistes sont obligés d'ajouter des précisions, fils de Zébédée, fils d'Alphée, le Zélote, l'Iscariote. C'est le premier indice que ces noms n'ont rien d'exotique : ce sont les prénoms les plus banals de la Judée du Ier siècle, comme on aurait aujourd'hui trois Thomas dans une classe.
Jean, Matthieu, Pierre : un prénom de garçon familier
La plupart des noms des apôtres nous sont devenus si familiers qu'on ne les remarque plus. Vous avez sans doute un Matthieu, un Pierre, un André ou un Jacques dans votre famille ou parmi vos amis.
Alors pourquoi ces noms-là, et pas ceux des grandes figures de l'Ancien Testament, Abraham, Moïse, ou les compagnons de Daniel ? Parce que ces prénoms étaient précisément les plus répandus de leur époque et de leur région, portés par des pêcheurs et des artisans. Jésus n'a pas recruté des hommes aux noms symboliques : il a appelé des hommes ordinaires, dont les noms disaient l'appartenance à Israël sans rien annoncer de particulier.
Le mouvement s'est ensuite inversé. Ce ne sont pas les apôtres qui portaient nos prénoms, ce sont nos ancêtres qui ont pris les leurs. Pendant plus de mille ans, l'Europe chrétienne a baptisé ses enfants du nom d'un apôtre ou d'un saint, si bien que ces noms de pêcheurs galiléens sont devenus le fonds commun des prénoms français. C'est aussi l'origine de la fête du saint patron, dont nous parlons dans notre article sur la fête du saint patron.
Quelle langue parlaient les apôtres ?
Trois langues cohabitaient dans la Galilée de leur temps, et ils en pratiquaient probablement les trois à des degrés divers.
L'araméen était la langue de tous les jours, celle qu'ils parlaient entre eux et avec Jésus. Elle a laissé des traces jusque dans le texte grec des évangiles, qui conserve tels quels des mots comme talitha koum, abba, ou Kèphas. L'hébreu, lui, était la langue de l'Écriture et de la synagogue : on l'entendait lu, on le comprenait plus ou moins selon son instruction. Le grec, enfin, était la langue commune de tout le bassin méditerranéen, celle du commerce et de l'administration. Un pêcheur du lac de Tibériade qui vendait son poisson en avait forcément quelques notions.
C'est en grec que le Nouveau Testament a été écrit. Les évangélistes ont donc dû transcrire des noms araméens dans un alphabet et une phonétique qui n'étaient pas faits pour eux. Tout part de là.
De l'hébreu au grec : la transcription du nom des Apôtres
Le grec ne dispose pas des mêmes sons que les langues sémitiques, et il impose à tout nom propre une terminaison qui le fait entrer dans sa grammaire. D'où deux transformations systématiques.
D'abord la phonétique : Yohanan devient Iôannês, Ya'aqov devient Iakôbos, Mattityahu devient Maththaios. Ensuite la déclinaison : le grec ajoute un s final aux noms masculins, que le latin conservera sous la forme us, et que le français finira par laisser tomber. C'est ce petit s, ajouté par une langue puis abandonné par une autre, qui explique une bonne part de la distance entre l'original et notre prénom.
Et il faut ajouter un fait que l'on oublie : deux apôtres portaient de vrais noms grecs dès la naissance, André et Philippe. Cela n'a rien d'anachronique. La Galilée était une région de passage, hellénisée depuis des siècles, et donner un nom grec à son fils y était aussi banal que de choisir aujourd'hui un prénom anglais. André est d'ailleurs le frère de Simon Pierre : une même fratrie, un nom sémitique et un nom grec.
Du grec au français : les prénoms bibliques d'aujourd'hui
La suite du voyage passe par le latin. La Bible latine devient le texte de référence de l'Occident, et les noms y prennent leur forme durable : Petrus, Iohannes, Iacobus, Matthaeus. Puis vient l'ancien français, qui use ces formes comme l'eau use la pierre, syllabe après syllabe.
Jean est le cas le plus parlant. Yohanan donne Iôannês en grec, Iohannes en latin, Jehan en ancien français, et Jean au bout du compte. Chaque étape est minuscule, l'ensemble est méconnaissable. Jacques suit un chemin comparable, avec un accident en route : la forme latine tardive Iacomus, variante populaire de Iacobus, donne Jacques en français quand l'anglais, resté fidèle à l'autre variante, donne James. Deux prénoms qui semblent n'avoir aucun rapport désignent le même homme.
Ce n'est donc pas qu'un Occidental lise une version édulcorée des évangiles. C'est que sa langue a digéré ces noms pendant deux millénaires. Les parents et les amis de ces hommes ne les appelaient ni Pierre ni Matthieu, mais Shim'on et Mattityahu, avec les diminutifs et les surnoms que toute famille invente.
Les vrais prénoms des douze apôtres
Voici le tableau complet, avec la forme grecque du Nouveau Testament et le nom d'origine, hébreu ou araméen, quand il est connu.
| Nom français | Forme grecque du Nouveau Testament | Nom d'origine | Sens |
|---|---|---|---|
| Pierre | Petros | Shim'on, surnommé Kèphas (araméen) | Kèphas signifie le rocher |
| André | Andreas | Nom grec de naissance | Viril, courageux |
| Jacques (fils de Zébédée) | Iakôbos | Ya'aqov (hébreu), soit Jacob | Sens discuté, lié au patriarche |
| Jean | Iôannês | Yohanan (hébreu) | Dieu fait grâce |
| Philippe | Philippos | Nom grec de naissance | Qui aime les chevaux |
| Barthélemy | Bartholomaios | Bar-Talmaï (araméen) | Fils de Talmaï, un patronyme |
| Thomas | Thômas, dit Didyme | Te'oma (araméen) | Jumeau |
| Matthieu | Maththaios | Mattityahu (hébreu) | Don de Dieu |
| Jacques (fils d'Alphée) | Iakôbos | Ya'aqov (hébreu) | Voir plus haut |
| Jude, ou Thaddée | Ioudas, Thaddaios | Yehuda (hébreu) | Louange à Dieu |
| Simon le Zélote | Simôn | Shim'on (hébreu) | Il a entendu, il écoute |
| Judas l'Iscariote | Ioudas | Yehuda (hébreu) | Iscariote signifie sans doute homme de Qeriyot |
| Matthias | Maththias | Forme courte de Mattityahu | Don de Dieu |
Deux mises au point, parce qu'on lit beaucoup d'approximations sur ces noms. Barthélemy n'est pas un prénom mais un patronyme : Bar-Talmaï veut dire « fils de Talmaï », et son prénom propre ne nous est pas parvenu. La tradition l'identifie à Nathanaël, parce que l'évangile de Jean présente Nathanaël exactement là où les autres évangiles placent Barthélemy, aux côtés de Philippe. C'est une déduction ancienne et solide, ce n'est pas une certitude, et aucun texte ne dit que Jésus l'aurait renommé.
Quant à Matthieu, les évangiles de Marc et de Luc appellent Lévi le collecteur d'impôts que Matthieu nomme Matthieu. Il s'agit vraisemblablement du même homme portant deux noms, ce qui était fréquent. Là non plus, aucun texte ne rapporte un changement de nom décidé par Jésus.
Le nom donné par Jésus
Un seul cas est explicite dans les évangiles, et il est capital. Lorsque André lui amène son frère, « Jésus posa son regard sur lui et dit : Tu es Simon, fils de Jean ; tu t'appelleras Kèphas », ce qui veut dire Pierre (Jean 1, 42). Kèphas est un mot araméen ordinaire qui désigne le roc. Jésus donne à un pêcheur un surnom qui n'existait pas comme prénom, et c'est justement ce qui le rend remarquable.
La portée apparaît plus tard : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église » (Matthieu 16, 18). Le jeu de mots fonctionne parfaitement en araméen, où le même mot sert deux fois. Le grec est obligé de le dédoubler, Petros pour l'homme et petra pour la pierre, et le français le retrouve presque intact.
Marc rapporte un second surnom, moins connu : Jésus appelle Jacques et Jean « Boanerguès », c'est-à-dire fils du tonnerre (Marc 3, 17). Celui-ci n'a jamais remplacé leurs noms, et l'on devine qu'il en disait long sur leur caractère.
Le reste des changements de nom que vous lirez ici ou là relève de l'embellissement. Un nom, dans la Bible, n'est jamais un talisman : c'est un signe qui dit une vocation. Judas portait un nom qui signifie louange à Dieu, et cela ne l'a pas retenu. C'est d'ailleurs le même principe qui vaut pour les objets chrétiens, comme nous l'expliquons dans notre guide des symboles chrétiens et de leur signification.
Questions fréquentes
Quels étaient les vrais prénoms des apôtres ?
Shim'on pour Pierre, avec le surnom araméen Kèphas ; Yohanan pour Jean ; Ya'aqov pour les deux Jacques ; Mattityahu pour Matthieu ; Te'oma pour Thomas ; Yehuda pour Jude et pour Judas. André et Philippe portaient de vrais noms grecs, et Barthélemy est un patronyme, Bar-Talmaï, dont le prénom ne nous est pas parvenu. Le tableau complet figure plus haut.
Quelle langue parlaient les apôtres ?
L'araméen au quotidien, langue de la Galilée de leur temps. L'hébreu était la langue de l'Écriture, entendue à la synagogue. Le grec servait au commerce et à l'administration : c'est d'ailleurs en grec que le Nouveau Testament a été écrit, ce qui a imposé une première transcription de leurs noms.
Pourquoi les disciples de Jésus portent-ils des noms européens ou américains ?
Pour exactement la même raison qu'en français. Chaque langue a fait passer les noms grecs du Nouveau Testament dans sa propre phonétique : Yohanan donne John en anglais, Juan en espagnol, Giovanni en italien, Jean en français. Aucune de ces formes n'est plus authentique que l'autre, elles sont toutes également éloignées de l'original.
Quel est le vrai prénom de Jésus ?
Yeshoua, forme abrégée et courante de Yehoshoua, qui signifie « le Seigneur sauve ». Le grec l'a transcrit Iêsous, faute de pouvoir rendre le son final, le latin en a fait Iesus, et le français Jésus. C'était un prénom très répandu à son époque, ce qui explique la précision « de Nazareth » pour le distinguer.
Jésus a-t-il changé le nom de ses apôtres ?
Un seul cas est explicite : Simon devient Kèphas, le rocher, rendu par Petros en grec (Jean 1, 42). Marc rapporte aussi un surnom donné à Jacques et Jean, Boanerguès, fils du tonnerre, qui n'a pas remplacé leurs noms. Tout le reste relève de la tradition ou de l'embellissement.
Comment s'appelaient les apôtres en araméen ?
Les formes araméennes ou hébraïques sont Shim'on, Ya'aqov, Yohanan, Mattityahu, Te'oma, Yehuda, Bar-Talmaï. Le texte grec des évangiles en garde quelques traces directes, notamment Kèphas pour Pierre et Didyme comme traduction de Te'oma, le jumeau.
Porter le nom d'un apôtre, et un signe qui va avec
Vous savez maintenant pourquoi ces noms sonnent français : ils ne le sont pas, ils ont simplement traversé le grec, le latin et mille ans de langue française avant d'arriver jusqu'à nous. Vous connaissez aussi leurs formes d'origine, et vous ne vous ferez plus avoir par les listes fantaisistes qui circulent sur le sujet.
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Sources
- AELF, évangile selon saint Matthieu, chapitre 10 : liste des douze apôtres, avec Thaddée et Simon le Zélote.
- AELF, évangile selon saint Marc, chapitre 3 : institution des Douze, et surnom de Boanerguès donné à Jacques et Jean.
- AELF, évangile selon saint Jean, chapitre 1 : « Tu es Simon, fils de Jean ; tu t'appelleras Kèphas », et présentation de Nathanaël aux côtés de Philippe.
- AELF, livre des Actes des Apôtres, chapitre 1 : élection de Matthias pour remplacer Judas parmi les Douze.
- Guichet du Savoir, Bibliothèque municipale de Lyon, « Nom des apôtres avant d'être traduit » : réponse documentée sur les formes sémitiques des noms et leur transcription.
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